Les châteaux viticoles
Historique des châteaux et domaines viticoles par Emilie Chenneveau

dessin de Serge Bloch , New York Times 9 avril 2014

 


serge bloch 9 avril new york timesLa vigne fut introduite dans le bordelais dès l'Antiquité, très certainement dans la région des Graves. Aux XIème et XIIème siècle, les défrichements favorisent l'expansion de la vigne.


A l'origine, les « châteaux forts » ont une fonction défensive. Ils occupent une position stratégique et la viticulture y est mineure. Le vignoble bordelais est alors principalement un vignoble commercial, se développant en dehors des murs de la cité médiévale, cernant l'habitat et entourant la ville d'un rempart de verdure.


Il est au départ surtout la propriété des seigneurs, mais de nombreuses institutions religieuses l'exploitent, ainsi que des bourgeois, disposant d'un droit d'usage. Les plus anciens domaines viticoles du bordelais ont ainsi été fondés par le clergé.


A la fin du Moyen Age c'est un vignoble ressemblant à un « vaste jardin animé quotidiennement par les allées et venues du commun des bordelais, occupés à travailler ses vignes ». Cette situation n'est pas propre à Bordeaux, et se retrouve en d'autres endroits du pays.
Puis, la spécificité du château viticole, et par là celle du vignoble bordelais, se construit progressivement, avec la mise en place d'un système dual, faisant d'abord le lien entre les vocations économiques et politiques du domaine.

Evolution et perfectionnement d'une stratégie commerciale, à l'origine de la spécificité du vignoble bordelais
Les premiers « châteaux de vins » apparaissent sous l'occupation anglaise, alors que Bordeaux est en quelque sorte « le cellier de l'Angleterre ».
Au milieu du XVIème siècle, Jean de Pontac, membre d'une riche famille de parlementaires bordelais a l'idée novatrice de bâtir un système viticole sur un lieu expérimental de la campagne bordelaise. Il cherche d'abord à améliorer la qualité des vins destinés au marché anglais.

Il érige finalement « un manoir, doté de symboles castraux, faisant valoir son pouvoir et sa position de maître du domaine ». Le domaine de Haut-Brion est né. L'installation du vignoble sur des terres ainsi anoblies, confère une garantie de qualité au vin (à l'époque féodale, les meilleures terres sont réservées pour la consommation du seigneur).
Cette idée annonce le modèle du château bordelais qui sera « perfectionné » au XVIIIème siècle.
Peu à peu en effet, face au succès rencontré par ce nouveau type d'exploitation, la noblesse parlementaire s'en inspire et reprend le procédé, construisant en dehors de la ville des maisons de maître, accompagnés de quelques hectares de vignes... La demeure apparaît avant tout comme un emblème, manifestant la mise en valeur particulière d'un vaste domaine (le bourdieu), sous la direction d'un propriétaire d'origine citadine.
Après la Révolution, la possession d'un bien à la campagne représente un signe de réussite sociale. Bourgeois, marchands, négociants en vin s'installent en périphérie de Bordeaux et y placent tous les éléments dignes d'un « château » : maison de maître, chai, cuvier, vigne, jardin,...
Ces domaines maîtrisent les éléments naturels à disposition et les organisent au sein d'un système de polycultures, assurant une certaine autarcie. Progressivement, la composante viticole des domaines constitue une importante source de revenus. Les exploitations s'agrandissent, augmentant leur capacité de production et de stockage. Les améliorations des techniques de culture, de vinification, ainsi que la reconnaissance de la qualité des terroirs participent à la naissance du vin de Bordeaux, au sens moderne du terme.
Les châteaux ne sont alors plus seulement un signe extérieur de possession et de pouvoir, « un espace de représentation où la demeure constitue la partie noble de la propriété ».
Ils sont aussi un espace productif, une véritable exploitation rurale fonctionnelle comptant sur son site, caves, chais, étables... Une matière première agricole brute y est traitée en un produit fini, raffiné, prêt à être fourni au consommateur. Le domaine viticole est une entreprise à part entière, établissant une synergie entre des outils de production et de représentation afin de maîtriser le commerce du vin devenu le principal « agent économique » régional.


Au XIXème siècle, l'image du domaine n'est plus un support politique mais un véritable support commercial. La volonté d'affirmer domination et puissance a évolué vers celle de représenter une idée de noblesse et de raffinement, signes de qualité. La résidence du propriétaire et le domaine entier participent à façonner l'image de marque de l'entreprise, faisant en quelque sorte la promotion de la qualité du produit, notamment à travers les étiquettes. La publicité et le marketing font ici leurs premiers pas...

 


Un système cohérent, en interaction constante avec son territoire, devenu patrimoine culturel et paysager.
Depuis cet âge d'or du vignoble bordelais, le château viticole constitue ce lieu pionnier de l'adoption d'une «stratégie » commerciale au service du vin, adaptée plus ou moins consciemment aux contextes économiques, culturels, et environnementaux. Les paysages qui composent ces vastes domaines évoluent ainsi en partie suivant cette logique.
Les espaces de représentation et les espaces de production, outils indispensables à la gestion de l'image et de la fonction plus ou moins maîtrisée, traditionnelle. Isolés ou confondus, gérés ou délaissés, ces espaces sont en interaction constante. Par ailleurs, agrément et utilité y sont sans cesse réunis, dans le souci de l'économie, de l'efficacité, de la qualité et de l'apparence.

o La résidence principale : la maison du maître des lieux est en quelque sorte la clé de voute du domaine. Ce bâtiment essentiel, le « château » donne son nom et porte l'idée, l'image du produit élaboré sur place. Ainsi son apparence se doit de refléter une certaine impression de puissance, d'autorité, mais surtout de luxe, de raffinement. Par ailleurs, c'est un lieu de vie, fonctionnel et intime.

o Le chai est l'endroit où se prépare le vin où on l'élève. « Le sens local du château bordelais est fondé sur la relation particulière reliant les chais à la maison de maître ». Ces bâtiments possèdent donc une certaine symbolique, qui varie au cours du temps. Ils attestent de la fonction viticole du domaine, revendiquée de différentes manières (éloignement par rapport à la maison de maître, camouflage ou au contraire mise en évidence théâtrale).

o Les jardins : les « beaux dehors » jouent un rôle déterminant en tant qu'objet et espace de représentation, élément indissociable de la résidence, symbole de la noblesse (les premiers jardins apparus dans le vignoble sont d'origine aristocratique, s'inspirant des jardins des palais princiers). Ils organisent (notamment à travers des limites) le rapport du domaine privé au territoire sur lequel il se place.

o Les espaces de production : dépendances usagères, vigne, bois, prairie, potagers, vergers... assurent la subsistance du domaine et complètent le système global. Ils ne semblent pas toujours apparaître comme des éléments de représentation, mais comme des éléments utilitaires, parfois incompatibles avec une certaine idée de luxe que porte le vin.

 

 


Au fil du temps, le poids respectif de chaque élément de ce système devenu traditionnel a néanmoins varié, visible à travers les efforts de mise en valeur architecturale et paysagère entrepris.
Le rôle des espaces de représentation au sein du domaine, vis-à-vis de la maison de maître, est révélatrice de l'évolution du château. Celui-ci, outil de marketing, s'adapte aux lois complexes du marché. Mais c'est aussi un lieu de résidence, un lieu de vie exprimant les goûts et les valeurs de ses propriétaires...

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