Les maisons nobles et résidences seigneuriales : généralités par Emilie Chenneveau

Généralités MAISONS NOBLES ET RESIDENCES SEIGNEURIALES

par Emilie Chenneveau, relecture Michèle Gaborit

 

L’histoire médiévale ne se borne pas au domaine religieux, elle englobe également tout un domaine d’architecture civile qui est encore présent dans la région.

Extraordinairement visible dans l’imaginaire infantile, très certainement en raison de sa charge en symboles, l’architecture défensive retient en premier lieu par son coté protecteur, créneaux, courtines, tours, le pont-levis étant la passerelle permettant la communication avec le monde extérieur.

Les deux composantes des architectures mises en œuvre par les seigneurs et villes au Moyen Age sont, d’une part la défense et d’autre part l’expression de la personnalité, au travers de la puissance et du pouvoir, financier ou militaire.

L’imagerie populaire ne manque pas d’associer les concepts militaires avec d’autres, porteurs de rêves, tels les souterrains qui faisaient de chaque château un fortin de lignes Maginot défendant chaque seigneurie.

 

La fortification peut se diviser, durant le premier Moyen Age, en quatre secteurs.[1]

Le plus ancien est celui des enceintes urbaines héritées de l’Empire, ouvrages réguliers, géométriques, bien défendus par tours et portes.

Viens ensuite le secteur des fortifications rurales construites aux temps de l’insécurité pour servir de refuges et de défense : ouvrages marqués par l’utilisation de la configuration d’un lieu, défendus par des ouvrages de terrassement et de palissades, parfois même par des murailles.

Puis c’est le secteur des castra urbains bâtis au bord des anciennes enceintes, contribuant à la naissance des villes bipolaires telles Limoges ou Arras.

 

 

 

 

 

 

1 Le contexte historique et architectural.

a) L’expression du symbole seigneurial : la motte, l’enceinte et la tour maitresse.

D’une façon assez brutale, la fin du Xème siècle va marquer un modification considérable dans l’architecture des sites nobles fortifiés, du fait d’un renouveau de la stratification sociale : l’implantation territoriale des seigneurs détermine des formes bien plus personnalisées du pouvoir, traduite dans le bâtiment seigneurial, symbole de présence, de l’autorité et de la prééminence. Ces fortifications terrassées s’accompagnent de défenses, qu’elles soient de bois, de torchis ou de pierre.

La fortification noble repose en général du Xème au XIIème siècle, sur une hiérarchisation du programme à la fois symbolique et fonctionnelle. Il pourrait se résumer en trois types :[2]

La fortification privée imbriquant deux espaces clos, l’un affecté strictement à la vie noble, l’autre réservé aux services, communément appelé la basse-cour ;

La fortification semi-public ajoutant un troisième espace-clos, destiné au village associé à l’implantation noble.

La fortification globale, associant au sein d’un même espace clos très vaste les trois fonctions, noble, utilitaire, villageoise, sans offrir pour autant des clôtures apparentes entre les trois espaces.

Cette schématisation est très sommaire.

 

1 La motte.

L’un des apports majeurs de la féodalité châtelaine naissante fut, sans conteste, la diffusion incroyablement rapide de la motte : butte artificielle tronconique de terre. Il est à peu près clair aujourd'hui que ce type de construction s’imposa à partir de la fin du Xème siècle dans toute l’Europe. Elle s’est introduite avec force grâce à son concept de prééminence, de verticalité, d’autant que la majorité était prolongée par des tours.

 

 

2 L’enceinte seigneuriale.

Si la motte constituait de façon croissante, durant les XIème et XIIème siècles, l’emblème de la puissance seigneuriale, l’enceinte simple constituée par un fossé et un merlon demeurait un modèle assez usuel. La différence essentielle d’avec le modèle précédent est le fait que l’on peut considérer qu’un site à enceinte se caractérise par un niveau intérieur égal au niveau extérieur, alors que la motte se caractérise par une surélévation notable. Il existe des enceintes sans tour maîtresse ou avec tour maîtresse, celle-ci placée au centre de l’enceinte.

Il semble que beaucoup d’enceintes soient contemporaines de la vogue des mottes, sorte de preuve que les deux schémas pouvaient coexister.[3]

 

 

3 La tour-maîtresse.

L’importance prise par la tour-maîtresse fut d’autant plus considérable qu’elle intronisait une nouvelle relation sociologique du seigneur à son environnement : contrairement à la motte et à sa basse cour, entièrement érigeable par le moyen de la corvée, la tour maîtresse, qu’elle fut en bois ou en pierre à compter du XIème siècle, était la marque d’une société féodale capable de dégager des ressources pour payer des charpentiers et des maçons. Au cours des XIème et XIIème siècles, la très grande majorité des tours maîtresses furent des édifices à vocation mi-défensive, mi-résidentielle. L’une des plus anciennes se trouve à Langeais et fut construite aux alentours de l’an mil, il s’agissait d’un édifice Carolingien transformé en tour maîtresse.[4]

Cette tour maîtresse, parfois même la tour-porte, constituaient un niveau symbolique supérieur à celui de l’enceinte, au point de s’y imposer de façon centrale dominante, ou en position de chevauchement.

 

L’avènement du roi Philippe Auguste apporta une modification extraordinaire de la fonction mais aussi de la forme de la tour maîtresse. Le modèle, véritable symbole royal, fut la tour du Louvre, simple cylindre sur un tronc de cône, érigé vers 1190.

La tour maîtresse était, en soi, le point d’orgue de toute la hiérarchie féodale, et au delà de son rôle purement institutionnel, sa forme devint grâce à la force de la politique de Philippe Auguste, une véritable référence canonique. La tour du Louvre fut suivie rapidement dans les châteaux royaux, qu’il s’agisse de Bourges, Dourdan, Riom, Coucy, Chinon.

Les « grosses tours » construites par Philippe Auguste à partir de 1190 furent certainement un des événements majeurs de l’architecture castrale ; non par leur concept, mais par leur véritable normalisation, qui impose leur image standardisée, fonctionnelle et puissante, au dessus du château et de la ville, témoignant de la présence royale conquérante et univoque.

 

Aux XIIIème, XIVème et XVème siècles, les diverses tendances mises en œuvre précédemment se maintinrent, dans les plans comme dans les programmes. La plus fréquente demeura certainement celle de la tour-résidence, combinant à la vocation statutaire la fonction d’habitat, comme celle de Vincennes, bâtie à partir de 1361.

[Pl. 2]

 

 

 

b) Les attributs militaires : les tours de flanquement, les archères et les hourds.

1 Les tours de flanquement.

Les tours de flanquement, dites « tournelles » dans la terminologie des XIIème et XIIIème siècles, furent un autre élément porteur de symbolique du fait de leur nombre important et surtout de leur hauteur, dépassant ainsi toutes les autres constructions.[5]

Les défenses sommitales du château furent, elles aussi, l’occasion d’une expression emblématique : hourds, parapets en bois, mâchicoulis appartinrent au langage des symboles de la puissance castrale.

 

 

 

2 Les archères et les hourds.

Tours et courtines furent percées, à partir de la seconde moitié du XIIème siècle, de fentes destinées aux tirs d’armes à corde, arcs et arbalètes. Dans la majorité des cas, ces orifices furent de simples fentes verticales pratiquées dans les parements, plus ou moins longues suivant que les archères possédaient une plongée, c’est à dire offraient une possibilité de tirer vers le bas, ou non. L’un des buts des fentes nombreuses percées dans les ouvrages fut manifestement d’impressionner l’ennemi.

Dans les années 1400, on observe le passage des archères vers les canonnières, c’est- à-dire vers les ouvertures destinées au tir d’armes à feu, comportant une fente verticale et une ouverture circulaire permettant le passage du canon des armes.

La défense rapprochée de tout édifice exigeait également la possibilité de garantir les abords immédiats par un flanquement vertical reposant sur des tirs plongeants depuis le haut de l’édifice. A l’origine il s’agissait de chemins de ronde en encorbellement construits en bois, pourvus d’orifices dans leur plancher. Ce furent les hourds, qui garnirent le haut des tours jusqu’au XVème siècle, les châteaux philippiens comportaient systématiquement ce genre de défenses. Dès la seconde moitié du XIIème siècle apparurent des formules où les hourds de bois étaient remplacés par des encorbellements de pierre s’appuyant sur les contreforts de la structure. Généralisés, ces encorbellements finirent par être dessinés, voire sculptés.

 

 

 

c) De l’attribut au mythe.

La désaffection progressive des constructions à partir de la fin du Moyen Age ainsi que l’incompréhension des générations postérieures pour des dispositifs devenus incompréhensibles, ont favorisé la naissance du mythe. Dès le XVIème siècle, tout monument médiéval sera attribué aux « Romains » ou à des personnages légendaires. Les XVIIIème et XIXème siècles marquèrent une époque de floraison des mythes autour du château fort.

 

 

 

 

 

1 Le souterrain.

Un des mythes les plus tenaces reste celui du souterrain. Certains châteaux posséderaient des souterrains de plusieurs dizaines de kilomètres ! Ce mythe, sans doute le plus éloigné de la réalité, prend naissance dans les innombrables perforations que les hommes pratiquèrent à toutes époques dans le sous-sol, destinées à fournir des matériaux aux édifices en élévation.

En réalité le souterrain ne fut, dans la majorité des cas, qu’une cave : il put être un réseau de caves, comme dans la plus grande partie des villes médiévales[6].

Le romantisme a projeté ce dispositif dans la culture populaire avec la fonction d’assurer aux défenseurs, un dernier exutoire. Les moyens financiers de l’époque ne permettaient pas de percer des tunnels de château à château ou de ville à ville. Par ailleurs, il existait des refuges souterrains constitués justement par les réseaux de carrières développés et aménagés à cet effet. En France, le plus célèbre des sites de ce type est celui des « muches » de Naours, en Picardie, énorme ensemble capable d’accueillir plus de trois mille personnes ; il s’agissait là d’un refuge pour les populations, indépendamment de toute considération féodale.

 

2 Le donjon.

La seconde place, dans la mythologie castrale, est réservée au donjon qui constitue l’ultime refuge, juste avant le souterrain. C’est encore l’époque romantique qui institua au donjon une fonction exclusivement militaire de « capitainerie », devenant le réduit en cas d’investissement réussi. Bien souvent, le donjon fut, au contraire d’un refuge, l’accueil de la fonction résidentielle.[7]

 

3L’huile bouillante.

Une autre image encore bien présente dans les esprits est celle du siège où, après avoir franchi les fossés[8], les assaillants se livraient à l’échelade et s’exposaient à la projection de divers ingrédients, parmi lesquels l’huile bouillante fait figure de préférée pour la plupart des gens. Il faut savoir que l’huile était à l’époque un liquide très coûteux et donc très précieux, il est par conséquent improbable que ce genre de denrées eut une utilisation défensive. La défense sommitale reposait essentiellement sur l’usage des projectiles solides mais on utilisa également des matériaux tout aussi efficaces que l’huile bouillante comme la chaux vive liquide ou l’eau bouillante.

 

4 L’oubliette.

La série des mythes modernes comprend entre autre, celui de l’oubliette, cachot où les seigneurs auraient pris un malin plaisir à oublier leurs prisonniers. La plupart des caves voûtées ménagées à la base des tours sont présentées comme de cachots insondables où les prisonniers croupissaient sans boire ni manger. Or, ces caves ont, en majorité servi de lieu de stockage.[9]

La fonction carcérale existait bien au sein du château, les cachots se distinguent des caves à la base des tours, par l’existence de latrines dans l’épaisseur du mur comme à Coucy. Mais le plus souvent les cachots étaient aménagés dans une tour. Le prisonnier était source de revenus, on ne peut donc soupçonner les tenants de justice de les avoir oublier dans des cachots insondables.

 

 

 

d) Les châteaux en Gascogne.[10]

Les Romains laissèrent des forteresses depuis le IIIème siècle à Bordeaux et Bazas. La rareté des textes expliquent le peu de certitude concernant les châteaux aux Xème, XIème, XIIème siècles. En Bordelais, en Saintonge méridionale, en Périgord, dans les Landes, les seuls châteaux connus des textes anciens sont les grandes forteresses qui, au XIIIème siècle, deviendront les sièges des grandes châtellenies. L’aquitaine fut autrefois un duché qui couvrait le quart sud-ouest de la France, marqué du milieu du XIIème siècle jusqu’au milieu du XVème siècle par la présence et la domination anglaise, mais aussi durant les XVème et XVIème siècles par la floraison de « repaires nobles ». Cette grande région a été marquée par des courants d’architecture spécifique à partir de la fin du XIIème siècle, du fait de l’influence des Plantagenêt.

Les années 1250 à 1350 y furent particulièrement prolifiques en édifices fortifiés : grands châteaux ducaux, puis royaux, y voisinent avec de très nombreux édifices de moindre rang, mais partout s’exprime une architecture poussée jusqu’au détail, dans la partie défensive comme dans la partie résidentielle.

Dès le début du XIIIème siècle pénètre la normalisation philipienne, avec ses tours de flanquements et archères mais elle ne s’exprime avec force que dans les édifices de la fin de ce siècle, ou au début du suivant. Cependant nombre d’édifices se contentèrent de salles à tour formées d’un bâtiment rectangulaire, flanqué par une tour maîtresse, voire deux, la forme carrée ou rectangulaire primant alors.

Les archères sont nombreuses, toujours dans des niches, et pourvues de croisillons et d’étriers des formes les plus diverses. La fréquence d’emploi de ces archères cruciformes dans toutes les fortifications est une spécificité régionale, qui s’imposa même aux fortifications royales.

La première moitié du XVème siècle fut marquée par des guerres ; Charles VII et Louis XI cherchèrent à verrouiller le territoire par plusieurs citadelles adaptées au canon comme à Bayonne et à Bordeaux, qui constituent le tournant de la fortification classique de l’Aquitaine. Villandraut [Pl.4] constitue avec le proche Roquetaillade [Pl.3] un exemple parmi les plus purs de l’architecture castrale des années 1300 en Guyenne : l’influence des châteaux construits par Edouard III d’Angleterre en pays de Galles, elle-même marquée du sceau originaire du système philippien, y est manifeste.

 

e) Conclusion.

Pour conclure, nous pouvons constater qu’un peu partout en France, mais aussi à l’extérieur des frontières, le symbolisme déployé pour l’édification du château reste très présent. Le château est un espace de rêve ; les anciens symboles comme les grands degrés, grande vis, ont souvent disparu pour laisser place aux oubliettes, souterrains etc…

Le château fort était avant tout, un espace de vie civile ; quelque soit la carapace militaire, un château vivait plus longtemps en paix qu’en guerre. Il représentait, pendant toute la durée du Moyen Age, un point de fixation du pouvoir ; il fut un espace de résidence, un centre administratif et aussi un point d’appui militaire.

 

 

 

 



[1] MESQUI Jean, Châteaux et enceintes de la France médiévale ; de la défense à la résidence, Paris : Grands manuels Picard- tome1,1991,p. 15.

[2] MESQUI Jean, op.cit, 1991,p. 16.

[3] MESQUI Jean, op.cit, 1991,p.17.18.19.20.21

[4] MESQUI Jean,Les châteaux forts de la guerre à la paix, éd. Découverte Gallimard, 1995,p. 21.

 

[5] MESQUI Jean, op.cit,1995, p.35

[6] MESQUI Jean, op.cit, 1995, p.108.109.

[7] MESQUI Jean, op.cit, 1995, p.112.

[8]Toujours en eau dans l’imagerie, contre toute réalité.

[9] MESQUI Jean, op.cit, 1995,p.119.

[10] GARDELLES Jacques, Les châteaux du Moyen Age dans la France du Sud-Ouest ,la Gascogne anglaise de 1216 à1327,Edition Droz, Genève,1972.


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